Ce n’est pas « naturel » : comment le travail invisible est devenu féminin
Pendant longtemps, et encore aujourd’hui, les tâches liées aux soins, à la maison et à la famille ont été considérées comme « naturelles » chez les femmes. Prendre soin des enfants, cuisiner, organiser le quotidien, soutenir les proches, gérer la charge mentale : tout cela aurait simplement toujours « fait partie » du rôle féminin.
Mais cette idée est loin d’être naturelle.
Elle est le résultat d’une construction sociale, historique et économique qui a progressivement associé les femmes au travail invisible, un travail essentiel, mais rarement reconnu à sa juste valeur.
Quand les femmes étaient définies par le foyer
L’idée selon laquelle les femmes seraient « naturellement » responsables du foyer et des soins n’a rien d’universel ni d’immuable. Elle s’inscrit dans une construction historique longue, qui varie selon les sociétés et les époques.
Dans plusieurs sociétés anciennes, les femmes étaient exclues de la citoyenneté politique. Dans la Grèce antique, par exemple, elles n’avaient pas de droits politiques et étaient largement confinées à la sphère domestique [1].
Cependant, cette séparation stricte entre sphère publique et privée n’a pas toujours existé sous les mêmes formes. Dans l’Europe médiévale, les femmes participaient activement à l’économie : travail agricole, artisanat, commerce et gestion de petites entreprises familiales faisaient partie de leur quotidien [2]. Leur travail était indispensable, mais rarement reconnu comme tel dans les récits historiques.
C’est surtout à partir de la période moderne et de l’industrialisation (18e–19e siècles) que s’impose progressivement une division plus marquée entre travail rémunéré et travail domestique [3]. Cette transformation est liée à l’organisation du travail industriel et à l’idéologie de la « sphère séparée » : les hommes sont associés au travail salarié et à la vie publique et les femmes sont davantage reléguées au foyer et au travail non rémunéré.
Ce modèle va se renforcer au 20e siècle, notamment dans l’après-guerre, avec la valorisation de la figure de la femme au foyer dans plusieurs pays occidentaux.
Comme le rappelle l’historienne Camille Robert, même lorsque les femmes intègrent massivement le marché du travail au Québec dans les années 1960-1970, elles continuent d’assumer l’essentiel du travail domestique, ce qui donne naissance à la notion de « double journée » [4].
Un travail essentiel, mais invisible
Pourquoi parle-t-on de « travail invisible » ? Parce que ce travail n’est souvent pas rémunéré, n’est pas comptabilisé dans les indicateurs économiques, se déroule dans la sphère privée et est considéré comme allant de soi.
Dans ses travaux, Camille Robert explique que plusieurs féministes québécoises ont commencé, dès la fin des années 1960, à dénoncer cette invisibilisation du travail ménager et des soins [5]. Elles rappelaient que sans ce travail, rien ne fonctionnerait : ni les familles, ni les entreprises, ni les institutions.
Pourtant, parce qu’il était effectué gratuitement à la maison, ce travail était perçu comme une responsabilité personnelle plutôt que comme une contribution collective.
Le mythe du « talent naturel »
L’idée selon laquelle les femmes seraient « naturellement » plus douées pour prendre soin des autres a joué un rôle important dans cette répartition inégale.
On a longtemps présenté certaines qualités : patience, douceur, écoute, organisation, comme des caractéristiques féminines innées plutôt que comme des compétences développées et du travail réel.
Cette idée s’appuie sur une vision dite « essentialiste » du genre, qui attribue les comportements sociaux à des différences biologiques supposées entre les femmes et les hommes. Or, plusieurs travaux critiques montrent que ce type d’explication naturalise des rôles sociaux qui sont en grande partie le produit de contextes historiques et culturels. Autrement dit, ce qui est présenté comme « naturel » repose souvent sur une interprétation biologique simplifiée de comportements qui sont aussi fortement façonnés par les normes sociales et la socialisation [6].
Résultat : les soins aux enfants, la proche aidance, la gestion du foyer, la charge mentale et plusieurs emplois du care et des services ont été associés aux femmes et souvent moins valorisés socialement et économiquement.
Encore aujourd’hui, ces attentes persistent. Elles influencent la répartition des tâches dans les couples, les choix professionnels, la carrière des femmes et même leur sécurité financière à long terme.
Une réalité encore bien présente aujourd’hui
Même si les mentalités évoluent, le travail invisible repose encore majoritairement sur les femmes.
Selon Statistique Canada, les femmes consacrent toujours davantage de temps aux tâches domestiques et aux responsabilités familiales que les hommes [7]. Cette surcharge a des impacts concrets : moins de temps libre, davantage d’épuisement, des interruptions de carrière, des revenus et des retraites plus faibles et une participation réduite à la vie politique et communautaire.
Et certaines femmes vivent ces inégalités de manière encore plus marquée, notamment les femmes racisées et immigrantes – sur-représentées dans les métiers du care -, autochtones, les proches aidantes ou les femmes en situation de précarité qui doivent jongler avec une charge mentale supplémentaire.
Rendre visible ce qui a été invisibilisé
Comprendre que le travail invisible n’a rien de « naturel » est essentiel. Cela permet de sortir d’une vision où les femmes seraient individuellement responsables de porter cette charge, et de reconnaître qu’il s’agit d’un enjeu collectif et politique.
Depuis 60 ans, l’Afeas travaille à faire reconnaître ce travail essentiel. Parce qu’aucune société ne fonctionne sans soins, sans soutien, sans organisation du quotidien et parce qu’un travail indispensable ne devrait jamais être considéré comme invisible.
[1] National Geographic France, « Quelle vie menaient vraiment les femmes dans la Grèce antique ? », 20 janvier 2026, en ligne : https://www.nationalgeographic.fr/histoire/culture-generale/quelle-vie-menaient-vraiment-les-femmes-dans-la-grece-antique-antiquite-histoire-meres-pretresses-savantes
[2] Slate, « Travail : les femmes au Moyen Âge », consulté en 2026, https://www.slate.fr/story/115333/travail-femmes-moyen-age
[3] Stanford Encyclopedia of Philosophy (SEP), “Feminist Perspectives on the Family” (section sur la division public/privé) : https://plato.stanford.edu/entries/feminism-family/
[4] Camille Robert, « Toutes les femmes sont d’abord ménagères : discours féministes et travail ménager au Québec, 1968-1985 », Revue HIS, Université du Québec à Montréal.
[5] Ibid
[6] Odile Fillod, « Instinct maternel, science et post-féminisme », Allodoxia, 12 mars 2012, https://allodoxia.odilefillod.fr/2012/03/12/maternite-science-feminisme/
[7] Statistique Canada, Valeur du travail non rémunéré au Canada, 2019, publié le 17 mars 2022.
Restez informé.e.s des actualités liées au travail invisible et du travail de l’Afeas
T : (514) 251-1636
F : (514) 251-9023
Afeas – Siège social
5999 de Marseille Montréal,
QC H1N 1K6